Rencontre avec Aicha Ech Chenna

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C’était le mercredi 14 décembre dernier. Aïcha Ech Chenna, aussi appelée Mère Courage par tous ceux qui croisent son chemin, militante associative pour les droits des femmes au Maroc est venue au Lycée Descartes pour rencontrer des élèves de seconde, de première et de terminale.  Ils avaient au préalable travaillé sur son parcours et son combat pour améliorer la situation des mères célibataires au Maroc et les droits des femmes, thématiques toujours autant d’actualité que dans le roman Pot-Bouille de l’écrivain naturaliste du XIXème siècle, Emile Zola, évoqué en début de conférence.

Conférence de Aicha Ech Chenna. Photo : Yanis Tabyaoui

Conférence de Aicha Ech Chenna. Photo : Yanis Tabyaoui

Aicha Ech Chenna, “une goutte d’eau dans l’océan”

“Une goutte d’eau dans l’océan” qui a permis de faire changer les choses. C’est ainsi que les élèves de bac professionnel du lycée ont décrit l’engagement de Mme Ech Chenna pour son pays dans un poème déclamé. Née en 1941 à Casablanca et infirmière de formation, c’est après qu’elle ait vu une mère célibataire, contrainte d’abandonner son enfant, s’arracher rageusement à lui, qu’elle s’est juré de combattre ces abandons d’enfants nombreux au Maroc et dont elle n’avait pas encore pris conscience auparavant. Beaucoup d’entre eux se retrouvaient dans des maisons d’orphelins, les “Kheria” et à partir du début des années 1980, la police a commencé à traquer ces abandons. Cependant, toujours plus d’enfants étaient abandonnés par leurs mères et remis à des institutions où ils mouraient souvent “par paquets”. Aïcha Ech Chenna commence à travailler à 16 ans et demi et après avoir débuté son engagement associatif au sein de la Ligue de Protection de l’Enfance et de la Ligue de Lutte contre la Tuberculose, elle a œuvré en faveur du planning familial et a adhéré à l’Union Nationale des Femmes Marocaines à Casablanca. En 1985, Aïcha Ech Chenna crée l’Association Solidarité Féminine qui aide les mères célibataires à élever leur enfant et devenir autonomes. Elle a reçu de nombreuses reconnaissances internationales telles que la médaille d’honneur remise en 2000 par le roi Mohammed VI, le prix Elisabeth Norgall, l’Opus prize aux Etats-Unis en 2009, le prix Dona d’el ano en Italie, le prix de la Banque mondiale « GPSA award pour le leadership en recevabilité sociale » et elle a été nommée chevalier de la Légion d’Honneur de la République française en 2013. Elle a commencé son engagement bénévole à l’âge de 32 ans et est aujourd’hui âgée de soixante-quinze ans, cela fait cinquante-sept années maintenant qu’elle lutte pour les droits des femmes au Maroc.

L’Association Solidarité Féminine

Dans le monde occidental, l’arrivée d’un enfant est un heureux événement. Chez nous, c’est le «mouchkil» (le problème) qui arrive», Aicha Ech Chenna.

L’Association Solidarité Féminine est une association qui se veut apolitique et laïque, prônant des valeurs universelles que sont les droits de l’Homme. Son but premier est d’aider les mères célibataires à élever leurs enfants de façon autonome grâce à des programmes d’autonomisation, d’alphabétisation et d’apprentissage. Ainsi, l’association cherche à rendre la femme indépendante financièrement et économiquement ce qui  leur permet une liberté totale de choix de vie. L’éducation et l’information sont au centre des préoccupations de l’association qui constate que ce n’est pas l’analphabétisme qui est principal responsable de ces situations mais bien le manque d’informations concernant la sexualité des jeunes. Les mères célibataires peuvent au sein de l’association accomplir leur réinsertion professionnelle en suivant des programmes d’apprentissage dans la coiffure, l’esthétique, la restauration… Certaines reprennent même le chemin de la faculté. Il s’agit également de briser les idées reçues de la société marocaine qui condamne encore aujourd’hui les mères célibataires. Aïcha Ech Chenna plaide partout pour la cause de ces femmes en difficulté, au national et à l’international. Elle a d’ailleurs été reçue en novembre dernier au Parlement européen de Bruxelles pour intervenir devant des eurodéputés, des diplomates, des femmes et des hommes de l’action sociale.
Le Maroc en marche vers le changement…

Au Maroc, par jour, 153 enfants naissent d’une relation hors mariage, 24 enfants sont abandonnés et 800 avortements sont pratiqués.

Depuis le début du combat de Aïcha Ech Chenna, le Maroc et ses lois ont évolué. La Moudawana ou Code de la Famille, a déjà été révisée en 1993 avec le soutien du roi Hassan II. Le roi Mohamed VI, après avoir réuni 41 associations,  dont Solidarité Féminine, a permis la mise en place d’une nouvelle Moudawana  en 2004  qui permet  à la femme marocaine d’être considérée comme une citoyenne à part entière .Le nouveau Code de la famille permet de déclarer des enfants nés hors mariage mais sous la condition de la reconnaissance du père. Mais elle est en contradiction avec le Code pénal qui est utilisé par les juges et dont la société est imprégnée. Dans le cas contraire, l’enfant est repéré comme étant né de père inconnu et est donc susceptible d’être mis au ban de la société. Et la jurisprudence va encore plus loin puisque l’enfant né “de la fornication” est considéré comme “bâtard” à vie même si le père biologique de l’enfant souhaite le reconnaître. Avec cent-cinquante trois naissances hors mariages et vingt-quatre abandons d’enfants par jour, une société traditionaliste et des lois anti-modernistes qui perdurent, le combat pour les droits des femmes au Maroc est loin d’être terminé. Aïcha Ech Chenna “se battra jusqu’au bout” pour faire abroger l’article 490 du code pénal marocain qui punit “de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles” et qui considère donc les mères célibataires comme des prostitués et l’arrivée d’un enfant comme un “mouchkil”. Aïcha Ech Chenna, malgré les vives attaques des extrémistes qui avaient même émis une fatwa à son encontre en 2000 et l’avaient traitée “d’icône de la prostitution”, continue son combat. Elle a d’ailleurs été consultée lors du projet de loi sur la légalisation de l’avortement au Maroc dans des cas extrêmes comme le viol, l’inceste  et les malformations du fœtus. Pour Aïcha Ech Chenna, les lois peuvent être changées “seulement si les mentalités et les comportements évoluent”. L’Association Solidarité Féminine touche la population marocaine par les télévisions régionales, les radios locales, les médias et alors qu’en 2005, les mères célibataires étaient largement isolées, aujourd’hui, elles viennent rencontrer les bénévoles de l’Association Solidarité Féminine avec leur père, leur famille. Un grand pas en avant qui fait aujourd’hui la fierté de Aïcha Ech Chenna.
Aïcha Ech Chenna a beaucoup insisté tout au long de cette rencontre sur l’importance du rôle des jeunes. La nouvelle génération pourra peut-être contribuer à faire évoluer les choses et à améliorer la condition féminine au Maroc. Venue plusieurs fois au Lycée Descartes, elle a toujours été écoutée avec attention par les lycéens qui, après son intervention, ont agi pour certains avec leurs petits moyens et l’ont défendue lorsqu’elle a été attaquée par des extrémistes. Et vous, serez-vous également une goutte d’eau dans l’océan ?
Yanis Tabyaoui, 1èreS3


Pour en savoir + :

  • Miseria, Aicha Ech Chenna, 1996 aux éditions Le Fennec, un livre dans lequel Aicha Ech Chenna raconte ce qu’elle a vu et vécu.
  • A hautes voix, Solidarité Féminine, aux éditions le Fennec, “pour réveiller les consciences”
Couverture du livre Miseria, Aicha Ech Chenna, 1996

Couverture du livre “Miseria”, Aicha Ech Chenna, 1996

Couverture du recueil de témoignages "A hautes voix", Solidarité Féminine

Couverture du recueil de témoignages “A hautes voix”, Solidarité Féminine

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