Comment peut-on s’habiller aujourd’hui ?

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Au Lycée Descartes, le règlement intérieur stipule que « La tenue vestimentaire et le comportement de chacun doivent rester corrects, discrets et décents adaptée au travail » ; trois termes aussi vagues et subjectifs que les goûts et les couleurs. La correction, la discrétion et la décence vestimentaire n’est en effet appréciable que différemment par chacun.

Discrétion. Un mot qui nous transporte à une époque où le joug du code vestimentaire était omniprésent. L’époque qu’on nous raconte en cours d’histoire dans les salles du Lycée Descartes, celle-là même où on attendait de certaines castes, notamment des femmes, une attitude et un habit discrets. Je pense notamment au port du pantalon, qui était réservé exclusivement aux hommes et fermement prohibé aux femmes. En France, l’Etat est allé jusqu’à institutionnaliser l’interdiction : n’étaient autorisées à porter des pantalons que les femmes qui se voyaient octroyer des permissions de travestissement. Aujourd’hui, on lit et relit les épopées de ces icônes, ces héros français qu’on idolâtre, qui ont milité pour l’émancipation de la femme, et son droit à s’habiller librement. D’abord il y a eu Coco Chanel, qui a été la première à se battre pour que les femmes puissent s’habiller d’un habit confortable ; et qui aujourd’hui fait la fierté de la France à l’international de par son héritage gigantesque. Après elle, Yves Saint-Laurent vulgarise le port du pantalon et est honoré par le Président de la République le 5 juin 2008 à ses obsèques.

Tout cela pour dire que, à l’école de la République, on bafoue cette liberté prônée par les enfants de la République et la République elle-même qui se revendique libre, égale et fraternelle. La même République fière de ses icônes et symboles qui ont fait et qui font encore d’elle le berceau de la liberté et de la Lumière, remet en cause les batailles menées par ces icônes tout le long de leur carrière pour la liberté de s’habiller comme on le souhaite.

On me répondra que ce n’est pas du tout la même chose et que comparer l’oppression des femmes aux simples limites imposées ici est incorrect. Je ne suis pas d’accord. Comme avant on ne voulait pas accepter que les femmes cachaient deux jambes en dessous de leurs longues jupes ; aujourd’hui, on est outrés de voir qu’en dessous d’un jean il y a de la peau et qu’en dessous d’un t-shirt il y a un nombril.

Je reprends à nouveau l’exemple du pantalon féminin pour développer un point qui me semble important. Il y a moins d’un siècle, la norme était le port de la jupe tandis que le port du pantalon était considéré comme tout à fait indécent. Aujourd’hui, dans une certaine mesure, la tendance s’est inversée. Preuve que la définition de la décence qui tient très particulièrement à cœur à l’établissement est tout à fait volatile et instable, et qu’elle évolue constamment, rapidement et radicalement peu importe les obstacles qu’on lui pose. J’irai donc jusqu’à dire, en exagérant légèrement, que la notion de décence est un artifice. Alors à quoi bon freiner cette évolution ?

Ensuite, ce code vestimentaire, aussi vague soit-il, place l’institution dans une position de décalage par rapport à son temps. C’est ce qui s’impose comme la norme vestimentaire aujourd’hui – le port de jeans déchirés, de crop-top, de t-shirt aux épaules dénudées… –  qu’on rejette ici. Il faut arrêter de se voiler la face, tout le monde en porte, qu’on ait 15 ans ou 50 ans, ces vêtements sont incontournables. Pensez Claire Chazal, en 2010, présentant le JT en jean déchiré ; Kim Kardashian en crop-top et son époux en jean déchiré, deux véritables symboles de la mode d’aujourd’hui. Même dans l’espace public du pays le plus éclairé au monde, le Maroc, ces vêtements sont acceptés comme la norme. Pourquoi ce choix d’être en décalage par rapport à la réalité ?

On me dit que c’est une « initiation au monde du travail, qui n’accepterait jamais des vêtements de la sorte ». D’une part, le monde du travail est en constante évolution – prenez-en exemple – et voit chaque jour de nouvelles entreprises créées par de jeunes femmes et hommes qui voient, comme nous, ce type de vêtement comme la norme contemporaine. D’autre part, nous ne nous trouvons pas dans le cadre d’une entreprise qui peut à sa guise imposer un code vestimentaire à ses employés, mais à l’école publique, qui se doit de garantir la liberté de chacun de faire les choix qu’il souhaite tant qu’il ne perturbe pas l’ordre général.

Ajoutons que les personnes à qui ces règles s’appliquent sont en très grande majorité des adolescents. On nous répète que le lycée est une période clé de la formation de l’individu et de sa personnalité, que c’est la période d’exploration et de découverte de soi. Or, en posant ces limites à la liberté des jeunes cartésiens, on les empêche de partir complètement à la découverte d’eux-mêmes, de définir ce qui sera leur style dans leur futur ; on entrave la liberté de choisir de ces adolescents. On nous répète aussi que nous sommes le futur, laissez-nous nous construire comme nous l’entendons, c’est nous qui inévitablement définirons la décence.

Pourquoi ? Pourquoi entraver la liberté de s’habiller comme on souhaite ? Ce n’est pas moi qui l’ai dit : la liberté du cochon s’arrête là où commence celle d’une truie ! En quoi la liberté de qui que ce soit est-elle remise en cause par les choix vestimentaires de chacun ?

Sakina Fares

Enfin, le dialogue à ce sujet est presque inexistant et certainement insuffisant. Souhaitant débattre du sujet, on m’a déjà fait comprendre qu’il fallait que je respecte les règles ou que j’aille voir ailleurs ; que je devais m’estimer heureux qu’on ne m’impose pas l’uniforme ; qu’il y a des problèmes plus importants dans le monde. Le débat est étouffé, il n’y a pas d’espace dédié à la discussion du sujet, qui fait la colère de la majorité. Ne généralisons pas car j’ai tout de même eu l’occasion d’en débattre avec certains professeurs, qui m’ont laissé à moi-même et à mes camarades l’occasion de défendre nos points de vue, et nous ont conseillé de contacter nos élus. Ah ces élus ! On nous renvoie sans cesse vers eux dès que la moindre revendication est présentée. J’ai été élu moi-même, notre champ d’action est très étroit et n’est certainement pas à la hauteur de ces revendications. L’espace de discussion semble inaccessible, voire fictif. J’arrive à la fin de mon argumentaire. Je partagerai tout de même avec vous le dégoût que je ressens chaque matin en voyant ces jeunes gens arrêtés à notre si beau portail, car ils décident de s’habiller d’une manière ou d’une autre. J’ajouterai l’observation désolante que ce sont, comme d’habitude, comme toujours lorsqu’il s’agit de décisions politiques, les filles qui sont le plus touchées. Les garçons, ça ne montre pas son nombril ou ses épaules, et le choix de pantalons décents, aux yeux du Lycée Descartes en tout cas, est bien plus important que chez les jeunes filles. Je suis ici depuis plus d’un an et chaque jour je vois des filles arrêtées à la porte alors que les garçons que j’ai vus arrêtés depuis mon arrivée se comptent sur les doigts d’une main. Je conclurai en ajoutant que la mode et les vêtements sont depuis toujours le reflet des communautés et vecteurs des valeurs que celles-ci souhaitent transmettre. En passant, je n’ai jamais porté de jean déchiré. A bon entendeur.

Outhmane Hassibi

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