Tenue républicaine

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J’aime lire et décortiquer le règlement intérieur du lycée à mes heures perdues. Première page, préambule : “l’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales”, article 26 de la DDHC

Ah ça c’est certain, le lycée est le lieu où s’épanouissent les élèves, où ils se détendent pleinement, d’où naît une joie sereine, et où chacun développe toutes ses potentialités. 

Le règlement intérieur se base sur trois principes fondamentaux :

– le devoir de tolérance et respect d’autrui dans sa personne et ses convictions

– l’égalité des chances et de traitement entre filles et garçons et élèves de toute origine

– le respect des principes de laïcité, de neutralité et de pluralisme.

Je lis, page après page, des règles toutes plus sensées les unes que les autres, jusqu’à la page 18 :

Attitude, tenue :

– l’établissement “veille à la décence de la tenue scolaire

– l’élève “porte une tenue vestimentaire convenable et compatible avec les activités d’enseignement

– la famille “veille à ce que la tenue vestimentaire soit appropriée au contexte scolaire”.

Qu’est ce que la décence ? La dignité dans les manières ? La discrétion ou la retenue ? Aucune de ces définitions ne m’apportent de précisions sur le sujet. Qui peut donc décider de ce qui est indécent ou ne l’est pas?

Le terme de neutralité, cité plus haut comme un principe fondamental sur lequel s’appuie le règlement intérieur et synonyme de partialité ou d’objectivité, entre en contradiction avec le terme de décence dont la définition varie d’un individu à un autre et qui dépend donc de la subjectivité de chacun.

Par ailleurs l’épanouissement personnel, également énoncé plus haut comme un objectif principal de l’éducation, passe également par l’acceptation de soi, apprendre à avoir confiance en soi. Pour ce faire, se sentir beau ou belle et à l’aise est primordial. Ainsi, le maquillage et les vêtements sont des outils puissants qui peuvent faciliter l’atteinte de cet objectif. Et pourtant, le lycée nous impose un code vestimentaire. Pourquoi ? 

Le premier problème qui se pose est qu’il n’existe pas de réel “code vestimentaire” (ou en tout cas, il ne figure pas dans le règlement intérieur). Ainsi, ce code repose sur un consentement tacite entre les élèves et les professeurs et autres membres de l’administration. Personne ne peut le remettre en cause puisqu’il n’existe pas textuellement et chacun peut l’interpréter et l’appliquer à sa manière. 

Ensuite, il a été observé que l’application de ce “code vestimentaire” est beaucoup plus strict chez les filles que chez les garçons. Les vêtements féminins ont tendance à être plus courts et plus moulants que ceux des garçons, ce qui soulève déjà des questionnements quant à la valorisation du corps de la femme à travers la mode et qui donne naissance à des situations injustes : par exemple, les garçons ont le droit de porter des shorts puisque ces derniers sont longs et larges, les filles non.

Enfin, les dérives de l’application du code vestimentaire peuvent amener les élèves à croire qu’on leur demande de cacher leur corps parce qu’on le considère comme indécent et en particulier le corps et les formes des filles.

Une surveillante ou un surveillant de 30 ans stoppe une jeune fille à l’entrée du lycée, ne la laisse pas entrer dans l’enceinte de l’établissement et l’empêche d’assister aux cours parce que l’on voit ses épaules ou son nombril. Il ou elle lance un regard réprobateur et accusateur sur son haut moulant, pointe du doigt son corps, ses formes. Ces actes ne conduisent-il pas l’élève à se sentir coupable et honteux de quelque chose de naturel ? Ces remarques ne constituent-t-elles pas une forme d’humiliation publique et un manque de respect pour l’élève ?

Ainsi, l’application injuste du code vestimentaire bafoue parfois un deuxième principe fondamental : le “respect d’autrui dans sa personne”

L’école a aussi vocation à former les élèves aux études supérieures et au monde professionnel. Le fait est que la société est encore très normée : codes, tenues… Le rôle de l’école est donc de les préparer et de les sensibiliser à leur vie civile mais également à leur vie professionnelle.”, Directeur Didier Georges, principal de collège

Pour certains, l’école est un lieu de préparation au monde extérieur, et notamment aux contraintes et aux conventions de l’espace professionnel, où par exemple, une tenue correcte est exigée. 

On peut alors se demander ce qu’est ou ce que n’est pas tenue correcte ou une tenue sérieuse. 

Le déguisement n’est pas une tenue sérieuse appropriée au monde professionnel ou à l’école. Se déguiser c’est modifier sa manière d’être de façon à rendre méconnaissable, c’est usurper sans le cacher une autre identité pour s’amuser et amuser les autres. 

Un déguisement n’est réussi que si le public comprend à quoi le costume fait référence. Le rire éventuel du public est une preuve de la qualité du déguisement, il naît du contraste entre l’identité usurpée et l’identité véritable de l’individu. 

Au contraire, lorsqu’un élève s’habille pour aller au lycée, il choisit des vêtements qu’il apprécie et qui lui vont bien. Il s’approprie des objets communs pour créer sa propre identité et se distinguer des autres. Le but est de mettre en valeur sa personnalité et son corps et non pas de se dissimuler ou de se déguiser. L’élève qui apporte ainsi un soin particulier à son apparence ne le fait pas pour amuser la galerie et ne s’attend pas à recevoir des rires. Une personne qui rirait se moquerait de lui, de son identité et de son goût. 

Si la différence entre déguisement et tenue sérieuse réside seulement dans l’intention, ne suffirait-il donc pas de considérer personnellement que sa tenue est sérieuse pour qu’elle le soit ?

Une autre question se pose : L’école fait-elle partie de la société (Considère-t-on l’école comme une modélisation à petite échelle du monde extérieur ?) ou constitue-t-elle un lieu à part avec ses propres règles ?

Dans le premier cas, les mêmes règles suivies dans l’espace public et en société doivent être appliquées à l’école. 

Dans le second cas, la distinction entre école et société doit être clairement énoncée/ assumée. Alors seulement, la mise en place de règles spécifiques est légitime, mais encore faut-il que ces dernières soient explicitées. 

Concernant le code vestimentaire, deux choix sont possibles : 

– Le lycée peut imposer un uniforme. L’uniforme est censé effacer les inégalités sociales. Cependant, outre les vêtements, il existe bien d’autres marqueurs sociaux (tels que les accessoires, le langage ou les manières) qu’il faudrait bannir pour arriver à une complète neutralité. De plus, les uniformes genrés (qui sont les plus fréquents dans les lycées privés) enferment les élèves dans une vision duale du genre, concept que l’on sait aujourd’hui beaucoup plus complexe que cela.

– Le lycée peut aussi faire le choix de laisser aux élèves la liberté de s’habiller comme ils l’entendent tout en imposant des limites à travers un code vestimentaire. Mais comment préciser/expliciter un tel règlement puisqu’il est impossible de faire une liste exhaustive de tous les vêtements autorisés ? 

Dans tous les cas, l’école a pour but de former les élèves à leur vie professionnelle et leur vie civique future. Il me semble donc primordial de laisser les jeunes élèves exprimer leurs premières idées politiques et de leur permettre de s’engager en les accompagnant dans leur militantisme et en ouvrant le débat. 

Les revendications des élèves sur le code vestimentaire touchent un problème sociétal large, à savoir : la perception et la sexualisation du corps des femmes, la perception du genre et l’égalité entre les hommes et les femmes dans la société. 

Ainsi, peu importe son positionnement et son statut, l’école ne devrait-elle pas accompagner et encadrer les élèves qui sont les adultes de demain dans leur lutte ? 

Car si ce n’est par l’éducation et dès le plus jeune âge, comment et quand peut-on espérer un changement des mentalités et des comportements dans les sociétés ?

Aïda Tijani

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